Retour sur Préventica, santé et sécurité au travail

Retour sur Préventica, santé et sécurité au travail

Propos recueillis par Maxence Migot, Logicités et avec les contributions de Jérôme Libeskind et Cécile Parent.

Quels sont les chiffres dont nous disposons aujourd’hui sur les livraisons urbaines ? Quels sont les impacts, positifs et négatifs, de ces livraisons urbaines ? Quels sont les enjeux en termes de Responsabilité Sociétale des entreprises et des pouvoirs publics et quelles sont les actions concrètes menées actuellement pour améliorer la situation ?

Quelques chiffres clés présentés par Jérôme Libeskind sur le contexte et l’importance des flux logistiques à Paris : 2/3 des livraisons des zones urbaines sont effectuées par des VUL (Véhicule utilitaire léger) de moins de 3,5 tonnes. Ces livraisons urbaines représentent une circulation de 100 000 véhicules par jour dans Paris intra-muros et 300 000 « positions » livrées par jour, en hausse constante avec le e-commerce. Pour la pollution en Île-de-France, selon Airparif 28% des particules fines sont générés par le secteur des transports, 15% des GES uniquement dûs au transport de marchandises (répartis équitablement entre les poids lourds et les VUL), la moitié de la pollution est issue du transport de marchandises en zone urbaine.

Ce constat soulève plusieurs problématiques :

  • Les VUL sont-ils suffisamment efficaces (par rapport au poids-lourds) au vu des chiffres sur la pollution ?
  • Quels problèmes concernent la vie du livreur et quelles sont ses conditions de travail ?
  • Quels sont les chiffres sur l’accidentologie sur la voie publique ?

La livraison s’opère la plupart du temps en double-file sur la voie publique, action qui peut être qualifié d’« illégale » mais les livreurs ont-ils le choix ? L’aménagement actuel de la voie publique ne prend pas en compte l’importance de la livraison du dernier kilomètre ni la nécessité de construire des aménagements adaptés à cette activité. Une livraison sur la voie en double-file est avant tout un risque pour le livreur.  Des enquêtes montrent que certains effectuent toutes leurs livraisons en double-file. La mise en place de plus en plus d’obstacles sur la voie publique comme les bordures physiques pour les pistes cyclables et les bus, les trottoirs et les plots,  les empêchent de livrer dans de bonnes conditions (à défaut de ne pas avoir de place de livraisons). Les livreurs sont soumis à un stress permanent, à un contexte très accidentogène de livraison sur les voies publiques, à des tâches répétitives et à une course contre la montre liée au développement du paiement au colis livré.

Les études du Club Déméter

Le Club Déméter, représenté par son délégué général Julien Darthout, effectue actuellement des recherches avec l’Ecole des Mines sur l’influence du mode de livraison sur les externalités positives et négatives des pratiques logistiques, ainsi que ses travaux de modélisation de données en fonction d’un changement organisationnel des livraisons.

2 types de logistique peuvent être distingués : la logistique massifiée et la logistique capillaire. Il y a donc 2 schémas différents pour l’organisation. Déméter étant davantage concerné par la logistique massifiée : grande distribution, cafés, restaurants … il se distingue de la vision e-commerce du colis unique et se concentre sur des flux importants.

  • Projet à Bordeaux : étude sur le lien entre la taille du véhicule et son horaire de livraison, avec prise en compte du type de véhicule et de ses normes. Le but étant de rencontrer la collectivité pour leur faire part des impacts potentiels (pollution, congestion …).
  • Une étude sur une seconde ville montre que le respect du cadre juridique augmenterait de 248% le nombre de véhicules ; il y a donc un véritable intérêt, dans certains cas, à utiliser des véhicules de plus grande capacité, avec des chauffeurs formés de façon adéquate, une énergie moins polluante et un processus de livraison responsable.

Formation « Conducteur Ambassadeur Livreur »

« La formation est construite autour des conducteurs et développée par des chargeurs et des transporteurs » explique Joseph Delestre, Formateur chez GT Solutions. C’est une formation basée sur la partage d’expériences avec des groupes inter-entreprises où le métier est valorisé. Il est important de responsabiliser le métier de Conducteur Livreur qui souffre d’une vraie difficulté d’embauche de part les conditions de travail difficiles, le stress … Lors de cette formation, on s’attache à travailler le savoir-faire et le savoir-être pour réduire le plus possible la pression sur le livreur, notamment lors des phases de rencontre client ou de manipulation de la marchandise.

La formation dure 2 jours, et il y a à ce jour environ 60 formateurs internes aux entreprises.

Il existe d’autres systèmes et innovations qui peuvent être développés pour faciliter les conditions de travail des livreurs, tout en prenant en compte les opérations de manutention dans la pénibilité du travail.

Par exemple : reporter les livraisons sur la nuit, équiper les camions de tire-palette électrique, de garde-corps sur les hayons pour éviter les risques de chute…

Grands Groupes et les sociétés « uberisées »

Les grands Groupes ont des politiques internes de progrès sur les conditions de travail. Tandis que les sociétés « ubérisées » qui représentent une part importante des flux de livraison urbaine n’ont aucune recherche d’amélioration.

Jerôme Libeskind prend l’exemple des livraisons instantanées, qui représentent 5% des livraisons en France et déjà 10% à New-York et qui s’opèrent avec n’importe quel mode de transport et sans réglementation. La rémunération à la tâche va donc mener à une course contre la montre générant des écarts, des prises de risques et donc à des accidents. Il est nécessaire de collecter des données, qui sont actuellement inexistantes, afin de pouvoir réglementer la situation.

Autre exemple : l’étape de portage de la marchandise entre le véhicule et un appartement au 4e étage. S’il s’agît de courses alimentaires, il s’agit rapidement de 4 bacs à devoir monter à pied s’il n’y a pas d’ascenseur. C’est donc un travail physiquement difficile avec beaucoup de turn-over.

Prise de conscience des clients

Charlotte Migne, Directrice Développement durable chez FM Logistic, sensibilise à la prise de conscience des clients de l’importance et de la pénibilité du métier de conducteur / livreur. Sa société a une offre de transport reconnue avec des véhicules propres et une utilisation des flux et des livraisons plus réfléchies.

Il y a néanmoins un manque d’information sur les enjeux liés à la question sociale et donc une difficulté à évaluer de manière transparente et précise les impacts de la Logistique urbaine :

  • les conditions de travail,
  • la problématique de l’embauche (la moyenne d’âge des conducteurs allemands serait de 65ans)

 

FM Logistic voit donc là un véritable enjeu sur le court-terme, enjeu composé de 3 facteurs :

  • La donnée: trop peu de statistique (flux, accidentologie …) et cela en raison de la sous-traitance et de la difficulté à séparer les flux urbains des autres informatiquement,
  • Le type de contrat avec les collaborateurs: favoriser les contrats long-terme (beaucoup de variabilité) et le lien entre sociétés
  • La vision de l’entreprise: l’entreprise doit avoir la volonté de faire travailler ses employés dans de bonnes conditions en ayant un management et une politique d’entreprise forte et impliquée (mise en place de règles, de charte de sécurité, de formations spécifiques). La phase suivante consiste à étendre ces actions vers les sous-traitants.

Nouvelles réformes

La Poste met en place de nouvelles formes d’organisation et des réflexions sont en cours sur un réseau déjà existant au vu du contexte actuel et des éléments déjà présentés.

Pour Alexandre Berger, Directeur Projets Supply Chain pour La Poste, il y a différents acteurs pour différents problèmes :

  • Les consommateurs : ils veulent être livrés de plus en plus rapidement (livraison express) au moindre coût,
  • Les collectivités : qui prennent des décisions majeures pour l’ensemble des secteurs,
  • La Supply Chain amont (du producteur au transporteur) : qui cherche à répondre à la fois aux problèmes environnementaux mais aussi aux attentes clients.

De nouveaux moyens sont donc recherchés : partir avant la commande (avec l’aide de l’IA), transporter plus vite (rouler plus vite, voler, utiliser des moyens de transports lors des creux de fréquentation) ou partir de plus près (en gérant les stocks sur place). Selon Alexandre Berger, 80% des produits commandés à Paris sont présent à moins de 3km.

Des réflexions sont menées sur la réutilisation d’anciens espaces souterrains de La Poste pour stocker certaines marchandises comme par exemple les 600m² dans le 8e arrondissement. Différentes utilisations sont possibles, liées aux avantages présentés par ces locaux, comme la capacité de passage des camions ou des zones adaptées au passage de flux logistiques : utiliser l’espace comme un point intermédiaire pour des petits commerces ou autres afin d’éviter les approvisionnements venant d’entrepôts à plus de 50km, cela avec une livraison unique par camion de 20 tonnes,

La 2nde solution est adaptée pour les petites livraisons régulières (cordonniers, agences bancaires, écoles, coiffeurs …etc). Le but étant de récupérer la marchandise dans leurs entrepôts sous forme de petits lots, qui sont ensuite distribués par le réseau existant des facteurs directement aux clients concernés (pour des tournées de 70kg max avec 15kg max par unité et ceci en même temps que la livraison du courrier). Le coût est identique à une livraison classique mais l’impact environnemental est réduit.

Chacun a un rôle à jouer dans les opérations de livraison. Que ce soit dans le choix du mode de livraison, le choix des délais ou encore du lieu.

La loi sur le devoir de vigilance qui doit mener à un contrôle de la sous-traitance en cascade afin d’éviter des abus sur les conditions de travail. A ses yeux, il s’agît là d’un véritable enjeu social.

 

Nous l’avons compris, les livraisons urbaines ont multiples facettes, de nombreuses initiatives sont menées pour améliorer la santé, la sécurité et les conditions de travail. Nul doute que de nombreuses améliorations et innovations et restent à mettre en œuvre.