Conversation avec … Yann de Feraudy

Conversation avec … Yann de Feraudy

Propos recueillis par Jean-Luc Rognon, Supply Chain Magazine.

Parution Février 2020 – Numéro 25

 

Début janvier, Yann de Feraudy a officiellement pris ses fonctions à la présidence de l’ASLOG. Dans cette interview exclusive, le Directeur général adjoint Opérations et IT du groupe Rocher développe certaines des priorités qu’il s’est fixées pour poursuivre le développement de l’association française de la Supply Chain et de la logistique.

 

Supply Chain Magazine : Vous êtes administrateur ASLOG depuis plusieurs années déjà.
Quel regard portez-vous sur l’évolution de l’association sous l’impulsion de votre prédécesseur Jean-Michel Guarneri ?

Yann de Feraudy : Son action a été tout à fait remarquable. Car l’ASLOG ne date pas d’hier, elle a eu des heures glorieuses, et puis elle a traversé une période très difficile. Il y a 6 ans, c’est dans un état de décrépitude avancée que Jean-Michel Guarneri l’a reprise, avec courage et détermination. Et il a su relever le défi, aux côtés d’un certain nombre de personnes qui estimaient qu’il était important d’avoir une association regroupant les décideurs en matière de Supply Chain. Parmi eux, figuraient, et figurent toujours, Jean-Charles Deconninck (Generix), Xavier Derycke (Directeur SC de Rexel), Fabien Esnoult (maintenant PDG de SprintProject), Jean Damiens (qui était Directeur de l’EST), Vincent Barale (Directeur SC de Louis Vuitton), Yves Simon de Kergunic (Directeur IT et SC de Courir) et notre directrice générale, Valérie Macrez. L’Aslog est ainsi parvenue à revenir au premier plan, notamment en lançant une réflexion prospective et collective sur ce que pouvait être la supply chain en 2020. En quelques années, elle a réussi à faire revenir les grandes entreprises et à donner de l’allant à des réflexions autour des grands thèmes comme  le digital, la croissance à l’international, la formation. En outre, ces deux dernières années, lors des RISC (Rencontres Internationales de la SC), l’Aslog a pu montrer qu’elle fédérait un grand réseau de managers Supply Chain.

 

SCM : Dans votre message de vœux aux adhérents de l’ASLOG cette année, vous les invitez à « penser la Supply Chain au-delà de ses limites ». Qu’entendez-vous par là ?

Y. de F. : Cela fait référence à l’expression anglaise « think out of the box ». Je pense que pour bien faire son métier, il faut être capable de réfléchir au-delà des limites de son périmètre ou de ses propres responsabilités. Nos métiers de flux sont par essence décloisonnants, on doit impérativement comprendre ceux qui sont avant et après sur la chaîne. Le responsable d’un entrepôt va mieux faire son métier s’il connaît les contraintes de son collègue au transport et s’il s’intéresse aussi aux flux des commandes et des approvisionnements. Mon camarade Philippe Raynaud (Directeur SC de BIC), qui dirige le Lab RH de l’ASLOG, résume cela en disant que le Supply Chain Manager est un peu un community manager, qui doit fédérer différents métiers et obtenir une meilleure efficacité, à la fois économique et en qualité de service pour les clients finaux. À un niveau plus stratégique, nous avons aussi nos barrières, comme nous l’a rappelé Bertrand Piccard, le Président de la fondation Solar Impulse dans sa présentation lors des RISC 2019, et nos soi-disant certitudes sont souvent des freins à l’évolution. Les prochaines limites, c’est de décarbonner, ne plus gaspiller, accélérer les flux, améliorer les conditions de travail en entrepôt. Comment atteindre ces objectifs, quelles technologies sont ou vont être accessibles ? Il faut être capable de se projeter, de rêver sa Supply Chain de demain et de se donner les moyens pour démarrer son aventure.

 

SCM : Est-ce également le rôle de l’ASLOG que de valoriser la dimension stratégique du directeur SC auprès des directions générales des entreprises ?

Y. de F. : J’ai participé à beaucoup de forums où l’on se posait cette fameuse question : « Les directeurs SC construisent-ils la stratégie de l’entreprise ou la subissent-ils ? ». Personnellement, je ne crois pas que cela soit un bon débat. Je vous renvoie au très bon titre des RISC 2018, « La Supply Chain au cœur de la stratégie ». La question n’est pas de savoir si on la subit, si on est au service de ceci ou cela ou si au contraire on conçoit véritablement la stratégie d’une entreprise. En revanche,
la SC est de plus en plus au cœur de cette stratégie, c’est cela qui est important. Rappelez-vous la guerre du Golfe, c’est le Général Swartzkopf qui restera dans l’histoire pour avoir mené cette offensive éclair, mais personne ne connaît le nom de la personne de son état-major en charge de la logistique, la clé du succès de cette opération. En transposant au monde des entreprises, je pense qu’il n’y a pas de promesse de vente digne de ce nom, notamment en e-commerce, si la logistique et la Supply Chain n’ont pas été vraiment pensées au cœur du dispositif.

 

SCM : En quoi l’ASLOG devrait-elle se renouveler ?

Y. de F. : L’ASLOG est avant tout un endroit où l’on discute entre pairs – la plupart sont des directeurs SC d’assez haut niveau – de problématiques de planification,
de logistique physique, de service client et d’achats, sur des Supply Chains souvent très étendues à l’international. On peut y échanger avec une grande liberté, tout en faisant attention bien sûr à ne pas contrevenir aux règles de la bonne concurrence. C’est extrêmement utile quand on sait les difficultés qu’ont les dirigeants l’entreprises aujourd’hui, face à la digitalisation par exemple. Tout le monde se rend bien compte que cela affecte le business, mais quels sont les bons choix à faire ? C’est d’autant plus impactant dans les PME et les ETI, dont l’existence peut être mise en péril en raison d’un mauvais choix, ou d’une absence de choix. Un lieu comme l’ASLOG, où l’on va partager les expériences et les visions prospectives avec ceux qui ont essuyé les plâtres, permet de faire des choix plus sereins, plus mûrs, moins risqués. Le renouveau de l’Association fait référence à d’autres axes. Premièrement, il y a notre volonté de nous développer à l’international. J’ai été moi-même un expatrié, comme un certain nombre d’entre nous au comex de l’ASLOG. Dans ces cas-là, il est pertinent de pouvoir se retrouver au sein d’une communauté française
pour partager sur les méthodes, les métiers, les problématiques, y compris avec les prestataires logistiques en France qui se déploient à l’international. Je pense aussi que tout ce qui se dit et s’échange dans nos labs devrait être davantage formalisé sous forme de recommandations, de bonnes pratiques, d’études, etc., afin que tous les adhérents puissent profiter de ces contenus.

 

SCM : Quelle pourrait être l’action future de l’ASLOG en matière de formation et de métiers ?

Y. de F. : Ce n’est qu’un retour des choses, car il y a quelque temps, l’ASLOG était très intégrée dans les formations, la validation de certains diplômes, etc.
Nous constatons aujourd’hui qu’il y a peu d’appétence dans les métiers de la SC, et nous nous posons la question de savoir si les enseignements correspondent réellement à nos attentes en tant que professionnels et futurs employeurs. Xavier Derycke, à qui j’ai demandé de s’intéresser à ces sujets, fait actuellement l’inventaire
des formations Supply Chain dans les grandes écoles et les universités. Dans un second temps, l’ASLOG pourrait s’impliquer davantage sur certaines formations, en invitant ses membres à transmettre leur expérience et leur expertise en intervenant sur tel ou tel sujet.

 

SCM : Comment l’ASLOG va-t-elle contribuer à la plateforme Logistique France, présidée par Anne-Marie Idrac ? Quelle sera la répartition des rôles ?

Y. de F. : Nous nous réjouissons de la création de France Logistique, parce que cela traduit une volonté de créer une véritable filière logistique française et de s’adresser plus efficacement aux pouvoirs publics. Pour moi, il s’agit essentiellement d’une problématique de Supply Chain execution, alors que notre préoccupation à l’ASLOG est plus vaste, avec des patrons de la SC qui intègrent des flux, qui décident de la localisation des lieux d’approvisionnement, de fabrication et de stockage, ainsi que de l’allocation de marchés vers des transporteurs et autres.
Nous allons apprendre et construire en marchant avec France Logistique. Notre ambition est de produire avec eux sur des thèmes particuliers qui tournent autour des enjeux que portent nos entreprises. Je vois ça d’un assez bon œil, parce que cela nous permettra sans doute d’accélérer les choses sur certains sujets, comme E.Vo.L.U.E et les problématiques de logistique urbaine, mais aussi au niveau de la formation. Il y a une complémentarité de vues : France Logistique s’intéresse beaucoup aux formations bac+2/+3, et nous à celles au-delà de bac+3.

 

SCM : Cette année, grâce à l’ASLOG, le trophée Grand Prix des Rois de la Supply Chain 2020 donne accès aux ELA Awards. Que pensez-vous de l’équipe française du pool MG2+, accompagnée par Interlog et FM Logistic ?

Y. de F. : C’est un beau projet, qui fédère des entreprises concurrentes vers un même objectif opérationnel, économique et écologique. En outre, la technologie permet de desserrer la contrainte de la GPA mutualisée, en donnant la possibilité à d’autres clients que la GMS de bénéficier du pooling. Je pense qu’ils ont toutes leurs chances pour aller loin dans cette compétition européenne.